Les limites du recyclage des papiers en Amérique du Nord: une perspective québécoise

On a beaucoup parlé cette année du plastique et du verre non recyclés qui, en dépit des efforts des citoyens, sont encore trop souvent jetés à la poubelle. Plusieurs voix ont fait écho pour remettre en question les pratiques de l’industrie de la récupération et du recyclage, notamment l’exportation des matières collectées vers l’Asie. On fait toutefois abstraction que cette situation camoufle un problème plus profond, soit notre incapacité de recycler toutes nos matières localement.

Remettons d’abord les pendules à l’heure: ce qui fait le plus mal aux centres de tri actuellement, ce sont les difficultés liées au recyclage des fibres. Et ce qui fait mal aux centres de tri fait mal aux entreprises qui compensent les municipalités pour les coûts de collecte et de tri.

Pourquoi ne recycle-t-on pas plus de papier localement ? La réponse courte est que le problème ne se limite pas à la contamination des ballots de papier, qu’il n’est pas purement québécois mais mondial, et qu’il y a une limite aux capacités de recyclage des papiers en Amérique du Nord.

Considérons d’abord les faits :

Le plastique et le verre ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Au Québec, les 2/3 des matières que vendent les centres de tri sont en fait des fibres. On parle de 350-400 000 tonnes de papier et environ 150 000 tonnes de carton par an.

Trois recycleurs (Cascades, Kruger et Graphic Packaging) sont les plus grands acheteurs au Québec de ballots de fibres provenant des centres de tri. Ils achètent principalement du carton, et un peu de papier. Dans le meilleur des cas, quand les conjonctures des marchés sont bonnes et que la qualité des ballots est au rendez-vous, ils sont en mesure d’acheter tout le carton (150 000 t), mais au mieux, environ 100 000 t de papier.

Nos centres de tri se retrouvent donc coincés avec une balance de 300 000 tonnes de papier pour lesquels ils doivent trouver des acheteurs hors Québec.

Mais rappelez-vous, le problème n’est pas que québécois, il est mondial! Doit-on se consoler ou se désoler ? Les surplus s’accumulent partout, par exemple :

Toujours est-il que ces surplus viennent effectivement des restrictions d’importation imposées par la Chine, suivies par l’Indonésie et peut-être bientôt de l’Inde. Les Occidentaux ont eu recours aux marchés asiatiques pendant longtemps pour faire recycler leurs papiers et cartons. Ce n’est plus possible aujourd’hui et tout indique que nous ne reviendrons jamais à la dynamique de l’exportation que nous connaissions.

Ainsi, si nous dépendons autant de l’export, c’est que nos capacités de recyclage des papiers post-consommation sont limitées en Amérique du Nord. La raison est simple : le secteur manufacturier des pâtes et papiers du continent se concentre de plus en plus sur la production de carton et de moins en moins sur la production de papier, et encore moins sur le désencrage. C’est donc dans la fabrication de carton que l’on recycle la plupart de nos fibres post-consommation.

On peut donc déduire que la majorité de ce que les centres de tri vendent dépend du marché de la production de carton. Un marché qui s’est montré dans la dernière année particulièrement compétitif (réduction de la demande, pression à la baisse sur les prix), et dont les projections de plusieurs analystes pour les années à venir ne sont pas nécessairement réjouissantes.

Il y a en Amérique du Nord des projets d’ouverture de nouvelles lignes de production en 2020 dont la capacité totalise 2 millions de tonnes de fibres (principalement carton), et cela devrait générer une légère augmentation du prix de vente pour les centres de tri selon Vertical Research Partners. Toutefois la demande globale demeurera de faible à modérée et les exportations vers les marchés asiatiques continueront de diminuer. Pas de miracle en vue avant 3 à 5 ans concluait la firme Moore & Associates, lorsque l’ensemble des projets annoncés de nouvelles lignes de production sera pleinement opérationnel.

Revenons au Québec avec ses 300 000 t de surplus de papier à recycler. Un tri plus efficace était la 1ère pierre à poser. Mais on ne peut pas compter que sur le marché du carton. Il devient primordial d’explorer et de développer de nouveaux marchés au Québec.

Est-ce celui de la production d’emballages à partir de fibres, pour offrir une alternative au bannissement du plastique à usage unique ?

Est-ce celui du développement de produits de la construction, comme isolant ou comme panneau de revêtement ?

Est-ce qu’un surtri des papiers mélangés serait nécessaire pour alimenter les marchés existants comme celui de la production de papier mouchoir et papier hygiénique ?

Devrions-nous suivre l’exemple de la France qui finance le Centre Technique du Papier pour soutenir la recherche sur le papier-carton afin de trouver et industrialiser des solutions innovantes en matière de recyclage ?

Le problème n’est pas québécois, mais les solutions peuvent l’être.